Chez les Hébreux, dont toutes les études se bornaient à celle des livres saints, la profession de copiste semble avoir été confondue avec celle de commentateur. Le titre de copiste était un titre honorifique, et désignait les savants, interprètes des écritures; on pourrait même supposer, d'après un passage de la version des Septante, qu'on leur avait assigné une résidence particulière.

Chez les Romains, le soin de transcrire les manuscrits fut principalement réservé aux esclaves; et ceux qui servaient de copistes acquéraient une très grande valeur : c'était un luxe que se donnaient les gens riches, qui voulaient faire parade de leur science. Sénèque, dans sa 27e épître parle d'un certain Calvisius Sabinus, qui avait acheté onze esclaves, à chacun desquels il avait fait apprendre un poème grec. Ils lui avaient coûté 100 000 sesterces la pièce, somme pour laquelle, lui disait un plaisant, il aurait pu acquérir onze bibliothèques.

Grâce au prix élevé de ces servi litterati, c'était une spéculation avantageuse de faire instruire les esclaves dès l'enfance. « Pomponius Atticus, dit Cornélius Nepos, avait beaucoup d'esclaves instruits, de lecteurs habiles, et un grand nombre de copistes. Il n'était pas jusqu'à ses valets de pied qui ne fussent en état de lire ou de copier au besoin. »

Le sort des esclaves lettrés était en général beaucoup plus doux que celui des autres esclaves ; on les ménageait, et l'on tenait à eux comme à une chose de prix. Quand ils étaient parvenus à gagner l'affection de leurs maîtres, ceux-ci les affranchissaient et les attachaient ainsi davantage à leur personne. On peut voir, dans les correspondances de Cicéron et de Pline le Jeune, de quels soins, lorsqu'ils tombaient malades, on entourait ces serviteurs, que leurs talents rendaient si précieux. Les changements de domicile, les voyages, rien n'était épargné pour leur rendre la santé. Pline envoya successivement en Egypte et dans le Frioul un de ses affranchis lettrés, qui avait été atteint, à différentes reprises, d'une maladie de poitrine. Outre les esclaves lettrés, il y eut aussi des copistes de profession, et à Rome ce métier dut être exercé principalement par des affranchis et des étrangers. Le célèbre édit de Dioclétien sur le maximum, édit dont une inscrip­tion de Stratonicée nous a conservé quelques fragments, devait renfermer les prix payés aux copistes. Mais malheureusement la pierre est mutilée à l'endroit où étaient inscrits le prix du parchemin et le salaire de l'écrivain, et tout ce que l'on peut en tirer, c'est que le salaire était évalué par cent lignes.

Il y avait aussi des femmes copistes, comme le prouve une inscription latine publiée par Gruter. En 231, lorsque Origène entreprit la révision de l'Ancien Testament, saint Ambroise lui envoya des diacres et des vierges exercées dans la calligraphie. A la fin du cinquième siècle, Saint Césaire ayant fondé à Arles un couvent de femmes, leur prescrivit de s'occuper à copier des livres à des heures réglées.

Libraire, copiste, même combat !

Pendant longtemps, la profession de libraire ne fut pas distincte de celle du copiste; ce dernier se trouvant naturellement à même de vendre les manuscrits qu'il avait copiés ou fait copier. Le mot de libraire vient du nom de librarii que les Latins donnaient aux copistes. Les écrivains de la basse latinité appelaient antiquarii les copistes qui transcrivaient les anciens ouvrages. Cette occupation nécessitait en effet quelques études préliminaires relatives surtout au déchiffrement des vieilles écritures. Au moyen âge, le mot de clerc (clericus) désigna aussi les copistes, les moines et les ecclésiastiques ayant été pendant longtemps seuls en état de copier les ma­nuscrits. Les Romains avaient des ateliers où plusieurs copistes écrivaient sous la dictée d'un lecteur. On pouvait donc ainsi obtenir assez rapidement plusieurs exemplaires d'un même ouvrage. Au moyen âge, il ne pouvait en être ainsi, car, par suite de la rareté des livres, il était plus important d'avoir un seul exemplaire d'ouvrages différents, que plusieurs exemplaires d'un même ouvrage. D'ailleurs, les moines, ne pouvant consacrer à la transcription des livres qu'un petit nombre d'heures, et n'étant pas stimulés, comme les copistes laïques, par l'amour du gain, ne devaient pas aller très vite.

Moine copiste au travail

La salle où se tenaient les moines copistes portail le nom de scriptorium. Elle était consacrée par la bénédic­tion suivante, rapportée dans le Glossaire de Duc-ange :

« Benedicere digneris. Domine, hoc scriptorium famulorum tuorum, et omnes habitantes in eo, ut quidquid divinarum Scripturanum ab eis lectum vel scriptum fuerit, sensu capiant, opere perficiant; Per Dominum, etc. »

Les copistes devaient travailler en silence, et, pour qu'ils ne fussent pas dérangés, l'abbé, le prieur, le sous-prieur et le bibliothécaire avaient seuls le droit d'entrer dans leur salle. C'était le bibliothécaire qui était chargé de leur indiquer ce qu'ils devaient transcrire, et de leur fournir tous les objets dont ils pouvaient avoir besoin, il leur était sévèrement défendu de copier autre chose que ce qui leur avait été prescrit.—Alcuin avait fait mettre l'inscription suivante dans le scriptorium des copistes qu'il avait sous sa direction :

 

 Hic sedeant sacrae scribentes flamina legis,
 Nec non sanctorum dicta sacrata palrum. 
 Hic interserere caveant sua frivola verbis,
 Frivola nec propter erret et ipsa manus; 
 Correctosque sibi quaerant studiose libellos,
 Tramite quo recto penna volantis eat.
 Est decus egregium sacrorum scribere libros,
 Nec mercede sua scriptor et ipse caret.

 Cassiodore, dans le scriptorium de son monastère de Viviers, avait placé une horloge solaire, une clepsydre, et des lampes qui pouvaient d'elles-mêmes s'entretenir d'huile, et donner longtemps une vive lumière. La transcription des livres, surtout de ceux qui avaient rapport à la religion, était regardée, au moyen âge, comme une œuvre méritoire. «Les livres que nous copions, disent les statuts de Gui II, prieur des Chartreux, deviennent autant de prôneurs de la vérité. Nous espérons que Dieu nous récompensera, et pour tous les hommes que ces livres auront débarrassés de l'erreur, et pour ceux qu'ils auront affermis dans la vérité catholique. »

Voici, sur les copistes, un passage assez curieux d'Orderic Vital :

 « Théoderic, abbé d'Ouche, dit-il, écrivait bien, et il a laissé aux jeunes religieux d'illustres monuments de son talent. Le livre des Collectes, le Graduel et l’Antiphonier furent écrits de sa propre main dans le couvent même. Son neveu Radulphe copia l’Eptateuque, ainsi que le Missel, dans lequel on chante journellement la messe au couvent. Son compagnon Hugues fit une copie de l'Exposition sur Ezéchiel, du Décalogue et de la pre­mière partie des livres moraux. Le prêtre Roger est celui auquel on doit une copie de la troisième partie des livres moraux, des Paralipomènes, et des livres de Salomon. Ce fut de cette école que sortirent plusieurs excellents copistes tels que Bérenger, qui depuis, de­vint archevêque de Venosa, Goscelin et Radulphe, Bernard, Turquetil, Richard et plusieurs autres, qui remplirent la bibliothèque de Saint-Evroul des traités de Jérôme et d'Augustin, d'Ambroise et d'Isidore, d'Eusèbe et d'Orose, et de divers docteurs ; leurs bons exemples aussi encouragèrent les jeunes gens à les imiter dans un pareil travail. L'homme de Dieu, Théoderic, leur donnait des instructions, et les avertissait souvent d'éviter entièrement l'oisiveté de l'esprit, qui a coutume de nuire beaucoup au corps ainsi qu'à l'âme. Il avait l'habitude de leur parler en ces termes : « Un certain frère demeurait dans un monastère; il était coupable de beaucoup d'in­fractions aux règles monastiques ; mais il était écrivain, il s'appliqua à l'Ecriture, et il copia volontairement un volume considérable de la divine loi. Après sa mort, son âme fut conduite pour être examinée devant le tribunal du juge équitable. Comme les mauvais esprits por­taient contre elle de vives accusations, et faisaient l'ex­posé de ses péchés innombrables, de saints anges, de leur coté, présentaient le livre que le frère avait copié dans la maison de Dieu, et comptaient, lettre par lettre, l'énorme volume, pour les compenser par autant de péchés. Enfin une seule lettre en dépassa le nombre, et tous les efforts des démons ne purent lui opposer aucun péché. C'est pourquoi la clémence du juge suprême par­donna au frère, ordonna à son âme de retourner à son corps, et lui accorda avec bonté le temps de corriger sa vie. »

Dans la plupart des couvents, la règle ordonnait la transcription des livres, mais il ne faut pas s'y tromper : la règle des couvents, comme toutes les lois en général, indique ce qui devait se faire, et non pas ce qui se faisait; la prescription dont nous venons de parler n'était guère mieux observée que les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance dans les ordres religieux, qui eurent si souvent besoin d'être réformés. Il y avait quelques monastères où l'on n'était admis qu'en faisant cadeau à la bibliothèque d'une ou de plusieurs copies d'ouvrages sacrés ou profanes.

Le collage des manuscrits, c'est-à-dire l'assemblage des feuillets dont se composait le volume fut, suivant Photius, inventé par un certain Phillatius, auquel les Athéniens reconnaissants érigèrent une statue. Chez les Romains, celle opération était souvent pratiquée soit par des apprentis copistes, soit par des esclaves ou des affranchis, dont c'était la profession spéciale, et qui portaient le titre de glutinatores, que l'on retrouve dans quelques inscriptions tumulaires. Telle est celle qui a été découverte à Naples, et qui fait mention de M. Annius Stichius, colleur de l'empereur Tibère.

Copiage en série

Tandis que, chez les Romains, les esclaves copistes étaient à la fois relieurs, colleurs, etc., les religieux, au moins dans quelques couvents, se partageaient le travail. «Que l'un, dit Trithème, abbé de Spanheim au quinzième siècle, que l'un corrige le livre que l'autre a écrit, qu'un troisième fasse les ornements à l'encre rouge; que celui-ci se charge de la ponctuation, un autre des peintures ; que celui-là colle les feuilles et relie les livres avec des tablettes de bois. Vous, préparez, ces tablettes ; vous, apprêtez le cuir; vous, les lames de métal qui doivent orner la reliure. Que l'un de vous taille les feuilles de par­chemin, qu'un autre les polisse; qu'un troisième y trace, au crayon, les lignes qui doivent guider l'écrivain ; enfin qu'un autre prépare l'encre et un autre les plumes. »

Moine copiste au travail

Les ornements et les enluminures dans les manuscrits ne se présentent guère avant le sixième siècle, bien que les Bénédictins en fassent, avec raison, remonter l'usage beaucoup plus haut. Les lettres ornées employées pour les titres des ouvrages et des divisions principales, dont les initiales des chapitres, reçurent les formes les plus bizarres et les plus variées. Elles représentaient tantôt des hommes grotesques avec des difformités monstrueuses, tantôt des animaux, des plantes, des fruits. Elles occupaient quelquefois une page entière. Mais ce travail était confié en général à d'autres mains qu'à celles du copiste.

 Les manuscrits d'ouvrages sacrés ou profanes se surchargeaient, presque à chaque page, d'ornements gothiques, vignettes, armoiries, dessins coloriés, initiales en or. Les marges se remplissaient de peintures, à tel point qu'on disait que les écrivains étaient devenus des peintres, hodie scriptores non sunt scriptores, sed pictores. Tracer ou peindre ces figures marginales s'appelait babuinare. Ce luxe, porté plus loin en Italie qu'ailleurs, se répandit beaucoup eu France ; témoin entre autres deux manuscrits du Saint-Graal, dont l'un présente cent vingt-cinq miniatures dorées, et l'autre cent vingt-sept, outre les capitales ornées d'armoiries qui se rencontrent dans tous deux. Tels sont aussi les quatre Evangiles en lettres d'or, qui furent achevés en moins d'une année, de 1213 à 1214, à l'abbaye de Haut-Villers, sous l'abbé Pierre Guy; l'exemplaire de la Bible exécuté, vers 1239, à l'abbaye du Parc, et qui a servi depuis aux Pères du concile de Trente; enfin le Passionnaire, ou recueil de cent trente vies de saints, écrit à Haut-Villers en 1282 sous l'abbé Thomas de Moremont, et qui se termine par une défense de l'aliéner. Quelques réclamations s'élevèrent contre cette magnificence : les dominicains défendirent aux copistes de leur ordre de faire des livres dorés, et leur ordonnèrent de s'appliquer plutôt à former des caractères plus lisibles.

 « Ces ornements avaient élevé le prix des livres à un taux excessif, dont il nous est difficile, vu les variations du système monétaire, de concevoir une idée précise. Nous croyons toutefois que chaque miniature des manuscrits de Saint-Graal coûtait deux florins, qu'on payait quatre-vingt livres une copie de la Bible, et deux cents florins un Missel orné. En général, nous pourrions dire que le prix moyen d'un volume in-folio d'alors équivalait à celui des choses qui coûteraient aujourd'hui quatre on cinq cents francs. »

Voici quelques articles extraits des comptes de dépenses de la maison de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Ils peuvent servir à compléter ce qui vient d'être dit sur le prix que coûtaient les enluminures :

« 1373. (Amiot Arnaut) Belin, enlumineur à Dijon, escript et enlumine un sept seaumes, pour la duchesse, pour 3 fr.
« 1377. Le duc paye à maistre Robert, faiseur de ca­drans à Paris 4 fr. pour un almanach qu'il avoit fait pour lî, pour ceste année, com­mençant le Ier janvier.
«1382. Le duc paye à Henriot Garnier Breton 72 fr. pour un livre appelé les Chroniques des rois de France. »

Longtemps après l'invention de l'imprimerie, les gens riches faisaient encore exécuter à grands frais de magnifiques manuscrits ornés de miniatures. Ainsi, le duc de Guise, avant de partir pour Rome, avait commandé un livre d'heures à Louis Duguernier, qui y représenta les plus jolies femmes de la cour sous la figure d'autant de saintes. Bussy s'était fait faire un calendrier dont les portraits étaient, dit-on, exécutés par Petitot. Le Dialogue de l'Amour et de l'Amitié, par Perrault, plut tellement à Fouquet, qu'il le fit transcrire sur vélin et orner de dorures et de peintures.

Nicolas Jarry et les Calligraphes

La Bibliothèque impériale de Vienne possède un manuscrit célèbre exécuté en 1647 par Frédéric Brentel, peintre distingué, pour Guillaume, marquis de Bade. Il appartint quelque temps au prince de Conti, qui l'avait acheté 6 000 fr. d'un chanoine de Strasbourg. Ce manuscrit, de format in-8, est divisé en deux parties qui for­ment ensemble 470 pages. La première est intitulée : Officium B. Mariae Virginis Pii V. Pont. Max. jussu editum; et la seconde : Orationes selectae et officia quaedam particularia ad usum Guillelmi Marchionis Badensis, variis, authore Friderico Brenlel, ornata picturis anno MDCXLVII. Ce magnifique manuscrit, outre quarante réductions des plus beaux tableaux d'Albert Durer, de Luc Jordaens, de Rubens, de Van-Dick, de Breughel, de Wouvermans, de Téniers, etc., et un frontispice représentant un concert céleste, renferme un calendrier dont chaque mois est enrichi de miniatures. L'ouvrage est terminé par le portrait du peintre.

L'un des plus habiles calligraphes modernes, et certainement le plus habile de tous les calligraphes français, est Nicolas Jarry, né à Paris vers 1620, et mort avant 1674. Il avait reçu de Louis XIV le brevet d'écrivain et de noteur de la musique du roi. Ses ouvrages, qui sont fort rares, se payent un prix fort élevé, comme ou pourra en juger par les détails suivants extraits de la dernière édition du Manuel du libraire:

L'ouvrage que l'on regarde comme la première œuvre de Jarry est une Praeparatio ad missam, 1633, in-8, sur vélin, et ornée de lettres initiales en or et en couleur. Il a été payé dans une vente 250 fr.

La Guirlande de Julie, 1641, in-folio de trente feuillets. Ce magnifique ouvrage est le plus célèbre de tous ceux de Jarry. Il fut composé pour le duc de Montausier, qui l’offrit à Julie de Rambouillet, quelques années avant de l'épouser. Le frontispice du volume est entoure d'une guirlande qui a donné son nom au recueil ; sur chaque feuillet est une des fleurs faisant partie de la guirlande et peinte par le fameux Robert. Au-dessus de celte fleur est un madrigal transcrit par Jarry avec une admirable perfection. A la mort du duc, qui survécut à sa femme, ce livre passa à la duchesse de Crussol-d'Uzès, puis aux héritiers de cette dame. Lors de la vente de la bibliothèque du duc de La Vallière, il fut adjugé à des Anglais au prix énorme de 14510 livres. Depuis il a été racheté par la fille du duc de La Vallière.

  • Une copie de ce manuscrit, faite par l'auteur lui-même en 1641, mais sans peintures, a été payée successivement 106 fr., 622 fr., et 250fr. Le texte a été publié par Didot, 1784, in-8, et 1818, in-18.
  • Missale solemne, 1641, in-folio, écrit en rouge et noir et sur deux colonnes, avec chant noté. Chaque page est encadrée d'un filet d'or et ornée de lettres initiales en or et en couleur. Vendu 601 fr. en 1815.
  • Adoration à Jésus naissant, escrite cl présentée à la reyne, I615, in-12. sur vélin, d'une magnifique exécution. Vendu 750 fr.
  • Heures de Notre-Dame escrites à la main, 1647, in-folio, sur vélin, avec sept miniatures. II a été vendu successivement 513 fr., 1 601 fr., et 73 liv, 10 sh.
  • Preces christianae, 1652, In-12, sur vélin, avec fron­tispice et vignettes. Vendu 1 210 fr.
  • Office de la bienheureuse vierge Marie, 1656 , in-12, sur vélin, avec des miniatures par Petitot. Ce livre a été, à ce qu'on prétend, exécuté pour Anne d'Autriche, et, après sa mort, donné an duc de Bourgogne par madame de Maintenon ; il appartint ensuite au prince de Conti, et fut vendu plus tard 110 liv. 5 sh.
  • Adonis, poème de La Fontaine, dédié à Fouquet, 1658, in-4. Ce magnifique manuscrit, qui passe pour un des morceaux les plus précieux que l'on connaisse en ce genre, après avoir été momentanément dans le cabinet du prince Michel Galitzin, à Moscou, fut renvoyé à Paris avec la bibliothèque de ce seigneur, et vendu 2 000 fr. en 1825.

Les prix élevés auxquels montent les œuvres de Jarry ont encouragé les faussaires à mettre son nom à des productions calligraphiques dues à ses élèves ou à ses rivaux; mais nous ne savons pas qui M. Brunet a voulu désigner dans la phrase suivante placée à la fin de l'article qu'il a consacré à Jarry : « Pourquoi faut-il que nous ayons à dire qu'un homme dont la plume habile sait imiter toutes sortes d'écritures, n'a pas craint de se prêter à ce genre de fraude en inscrivant dernièrement le nom de Jarry sur plusieurs petits livres de prières qui étaient restés anonymes. »

Quelques manuscrits sont devenus célèbres, quoiqu'ils n'eussent d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. Tel était le Liber passionis D. N. J. C., cum figuris et characteribus ex nulla materia compositis. Les feuilles de ce livre étaient de parchemin, sur lequel on avait découpé tous les traits de lettres que l'on a coutume d'écrire on d'imprimer sur le papier ; de sorte qu'en mettant entre les feuilles un papier noir, ou bien en les regardant par le travers au grand jour, tous les mots pouvaient eu être lus distinctement. Ce livre singulier se voyait en 1640 dans la bibliothèque du prince de Lingen, et on prétend que l'empereur Rodolphe en offrit une somme considérable.

Des ouvrages convoités

Ajoutons encore quelques mots sur les manuscrits au moyen âge. Au neuvième siècle, Loup de Ferrières écrivait à Éginhard : « J'irai vous voir pour vous rendre vos livres et apprendre de vous quels sont ceux dont je puis avoir besoin. Je vous aurais envoyé Aulu-Gelle, si l'abbé ne l'avait gardé de nouveau, se plaignant de ne pas l'avoir encore fait copier; mais il m'a promis de vous écrire qu'il m'avait arraché de force cet ouvrage. » Dans une lettre adressée à une autre personne, on trouve les passages suivants : « Le livre que vous m'aviez demandé me l'a été, à mon retour, par beaucoup de personnes auxquelles il ne me convenait pas de le prêter. J'ai presque résolu, de peur qu'il ne périsse, de l'envoyer quelque part... Mais quand vous viendrez, peut-être vous l'obtiendrez de moi. » Ailleurs Loup s'exprime ainsi : « Je vous envoie, avant de l'avoir lu, le manuscrit des annotations de saint Jérôme sur les Pères. Que votre Diligence veuille bien le faire lire ou le faire copier et nous le renvoie promptement. Dès que j'aurai les Commentaires de César, je vous les ferai passer.»  

La correspondance du même écrivain montre combien il était difficile de se procurer des ouvrages sacrés on profanes. Ainsi ayant demandé à un abbé allemand l'Explication de Jêrémie par saint Jérôme, et n'ayant pas pu se la procurer, il s'adresse au pape Benoît III, et lui écrivant pour lui recommander deux moines qui avaient entrepris le pèlerinage de Rome, il ajoute : « Nous vous demandons aussi Cicéron De oratore, et les douze livres des Institutions de Quintilien, qui sont conte­nus dans un seul volume de médiocre grandeur. Nous avons diverses parties de ces auteurs, mais nous voudrions en posséder la totalité. Enfin, nous vous demandons aussi le Commentaire de Donat sur Térence. Si votre libéralité nous accorde cette faveur, tous ces ouvrages, avec l'aide de Dieu, vous seront promptement rendus. »

A cette époque, par suite de la valeur des manuscrits, les voyages n'étaient pas plus sûrs pour les livres que pour les hommes. Loup de Ferrières s'excuse auprès d'Hincmar de n'avoir pu lui envoyer un ouvrage de Bède, « livre si volumineux, dit-il, qu'il ne peut être caché ni dans le sein ni dans la besace. Et quand l'une ou l'autre de ces choses serait possible, il eût été exposé à la rencontre funeste d'une troupe de méchants que la beauté du manuscrit aurait pu tenter, et ainsi il eut été perdu peut-être pour vous et pour moi. »

On concevra en effet, d'après le fait suivant rapporté par Mabillon dans ses Analecta, que la valeur des manuscrits pût tenter la cupidité des voleurs : Grécie, comtesse d'Anjou, au onzième siècle, acheta un recueil des Homélies d'Haimon d'Halberstadt pour deux cents brebis, un muid de froment, un autre de seigle, un troisième de millet et un certain nombre de peaux de martre.

Les propriétaires de manuscrits, pour tâcher de défendre leur bien, avaient recours à des moyens qui devaient être d'une efficacité fort douteuse. L'Alexandrian Codex (Ancien et Nouveau Testament), manuscrit du quatrième siècle conservé au British Muséum, porte cette inscription :

« Ce livre est dédié à la chambre patriarcale de la ville d'Alexandrie, Celui qui s'en emparerait sera excommunié et exclu de l'église et de la communion. Athanase l'Humble. »

Au onzième siècle, Robert, archevêque de Cantorbéry, donna au monastère de cette ville un Rituel (Sacramentary) à la fin duquel on lisait : «  Si quelqu'un dérobe ce livre par la force, par fraude ou de quelque autre manière, puisse son méfait causer la perdition de son âme; qu'il soit rayé du livre de vie et que son nom ne soit pas écrit parmi ceux des justes. »

Dans un manuscrit de 1072, qu'on voit au Mont-Cassin, une note se termine ainsi : « Si quelqu'un essaye de s'emparer de ce livre, sous quelque prétexte que ce soit, qu'il puisse être, au jour du jugement, avec ceux qui seront brûlés par le feu éternel. »

Enfin, on trouve cette phrase dans un manuscrit écrit vers 1250, et con­tenant les Proverbes, l’Ecclésiaste, le Cantique et la Sagesse : « Ce livre appartient au monastère de Rochester : si quelqu'un l'enlève et le cache, qu'il soit anathème. Amen.» Ailleurs le prieur et les moines du même couvent annoncent qu'ils prononceront chaque année l'excommunication contre celui qui aurait détourné un exemplaire de la Physique d'Aristote, ou seulement altéré le titre.

On regardait comme une œuvre méritoire d'offrir des manuscrits à Dieu, aux églises et aux couvents pour le soulagement de son âme, pro remedio animae suae. Mabillon a trouvé en tête d'un recueil manuscrit des conciles généraux et des décrétales des papes, une inscription qui porte que ce livre fut offert, à l'autel de Notre-Dame-du-Puy, par Adalard, qui eu était évêque en 919. Saint Maïeul, abbé de Cluny, ayant fait copier le commentaire de saint Ambroise sur saint Luc, et celui de Raban-Maur sur Jérémie, les offrît de même à son monastère, en les mettant sur l'autel de Saint-Pierre. On trouve encore plusieurs exemples de cet usage.

Dès les premiers siècles de l'Eglise, cette cherté des livres avait encore donné lieu à une louable coutume. On suspendait, dans un certain endroit des églises, les Ecritures ou quelque livre de prières, pour que les fidèles pussent venir le consulter. Cette coutume remonte au moins an cinquième siècle, car voici ce qu'en rapporte de l'abbé Gélase, qui vivait vers 430: « Il avait un livre, écrit en parchemin, contenant l'Ancien et le Nouveau Testament, qui valait 18 sous d'or. Il l'avait mis dans l'église, afin que tous les frères le pussent lire. Un moine étranger le déroba, et le saint vieillard ne le poursuivit point, quoiqu'il s'en fût aperçu. L'autre étant allé dans la ville, chercha à le vendre, et en demanda 16 sous d'or. Celui qui voulait l'acheter lui demanda la permission de l'examiner, et le porta, pour cet effet, à l'abbé Gélase, qui lui dit : « Achetez-le, il est beau, et vaut bien ce prix. » L'acheteur dit au vendeur : « Je l'ai montré à l'abbé Gélase, et il m'a dit que c'est trop cher, et qu'il ne vaut pas le prix que vous dites. » Le vendeur lui dit : « Ne vous a-t-il rien dit de plus? — Non, répondit l'autre. » Alors il répondit : « Je ne veux plus le vendre. » Et, touché de repentir, il vint trouver Gélase, et lui voulut rendre son livre; mais l'abbé refusa de le reprendre. Le moine lui dit : « Si vous ne le reprenez, je n'aurai point de repos. » Il le reprit donc, et le moine étranger, converti par cette action, demeura avec lui jusqu'à sa mort. »

On donnait à ces livres, ainsi placés, dans les églises, le nom d'enchaînés, parce que l'on avait soin de les attacher au mur.

En 1406, un prêtre nommé Henri Beda, ayant légué son bréviaire à l'église de Saint-Jacques-la-Boucherie, laissa en même temps à Guillaume l'Exale, marguillier de ladite église, 40 sols parisis de rente, à la charge par lui de faire construire une cage pour y placer le bréviaire. Ce n'était pas seulement des livres de dévotion que l'on mettait ainsi dans les églises. Les auteurs de l'Art, de vérifier les dates font mention d'un livre enchaîné placé dans la cathédrale de Mâcon, et qui contenait la liste des seigneurs de cette ville. Dans les villes du Midi, le livre des statuts municipaux était souvent scellé au mur par une chaîne de fer, et mis dans une cage fermée par des cadenas ou des serrures dont les consuls avaient la clef.

Retour aux copistes

Les bons copistes furent rares dans l'antiquité comme au moyen âge. Les ouvrages en langue latine étaient transcrits d'une manière si fautive , que Cicéron ne savait où s'adresser pour acheter ceux que lui deman­dait son frère Quintus. Aussi avait-il lui-même des copistes qui publiaient ses propres ouvrages sous sa direction.

Moine copiste au travail

Du temps de Strabon, rien n'était plus incorrect que les manuscrits qu'on vendait à Rome et à Alexandrie. Il ne faut donc pas s'étonner de l’état informe où nous sont parvenus plusieurs auteurs anciens, dans lesquels ou trouve des passages incompréhensibles. Chaque copiste répétant les fautes de ses devanciers, et en ajoutant de nouvelles, on comprend quelle somme énorme d'erreurs s'est trouvée accumulée, de siècle en siècle, depuis l'antiquité jusqu'à l'invention de l'imprimerie.

Ce qui a contribué encore à jeter beaucoup de confusion dans le texte de certains ailleurs, ce sont les corrections que bien des critiques se sont permises, lorsqu'ils ne parvenaient pas à entendre un passage tel que le donnaient les manuscrits. Les écrivains grecs ont eu surtout à souffrir du plus ou moins d'intelligence, du plus ou moins de critique et d'érudition de leurs éditeurs ou commentateurs.

Les bévues des copistes sont comme la postérité d'Abraham. Celui qui voudrait les compter calculerait plus facilement la poussière de la terre. Nous renvoyons ceux qui voudraient eu avoir une idée aux diverses éditions commentées des classiques grecs et latins. En voici pourtant quelques exemples.

Plusieurs écrivains ayant prétendu qu'Aristote était juif, on a trouvé que cette assertion bizarre provenait d'une faute de ponctuation : La version de Josèphe par Georges de Trébisonde, portait celle phrase : Atque ille, inquit, Arisloteles Judœus erat, au lieu de : Atque ille, inquit Aristoteles, Judœus erat

Bayle, dans l'article qu'il a consacré à Artémise, cite (note D) un passage de Plutarque relatif au panégyrique de Mausole par Isocrate, passage où les uns ont trouvé que ce discours était perdu , les autres qu'il subsistait encore. « Voilà, ajoute-t-il, comment la fortune se joue des manuscrits : un point ôté, ou ajouté, ou changé, fait passer les choses du oui au non. »

L'abbé Lebeuf raconte une singulière méprise des copistes du moyen âge. Habitués à copier, dans les missels , des épîtres ou des proses sur la vie de saint Etienne, de saint Denis, des saints Innocents, il leur arriva d'intituler certaines proses la Vie du premier jour de l'an, la Vie de l'Epiphanie, etc.

Au quatorzième siècle, Pétrarque se plaignait avec amertume de l'ignorance et de la négligence des copistes. « Comment pourrions-nous, disait-il, apporter quelque remède au mal que nous font les copistes, dont l'ignorance et la paresse gâtent et perdent tout? Ils empêchent, plusieurs beaux génies de mettre au jour leurs ouvrages immortels. C'est une punition qui est bien dur à ce siècle oisif, où 1’on est moins curieux de livres que de mets re­cherchés, et plus jaloux d'avoir de bons cuisiniers que de bons copistes. Quiconque sait peindre le parchemin et tenir la plume passe pour habile copiste, quoiqu'il n'ait ni savoir ni talent. Je ne parle pas de l'orthographe : elle est perdue depuis longtemps. Plût à Dieu que les copistes écrivissent, quoique mal, ce qu'on leur donne à transcrire ! On s'apercevrait de leur ignorance, mais on aurait, au moins la substance des livres ; on ne confondrait pas les copistes avec les originaux, et les erreurs ne se perpétueraient pas de siècle en siècle. Croyez-vous que si Cicéron, Tite-Live et d'autres anciens auteurs, surtout Pline, ressuscitaient et se faisaient lire leurs ouvrages, ils les entendraient"? Ne s'écrieraient-ils pas à chaque mot, à chaque page, et ne se diraient-ils pas qne ce n'est point leurs ouvrages qu'on leur lit, mais celui de quelque barbare? Le mal est qu'il n'y a ni règle ni loi pour les copistes ; ils ne sont soumis à aucun examen : les serruriers, les agriculteurs, les tisserands et les autres ouvriers, sont assujettis à des examens et à des règles, mais il n'y eu a point pour les copistes. Cependant il y a des taxes pour ces destructeurs barbares, et il faut les payer bien cher pour gâter tous les bons livres. »

Ailleurs le poète, dans une lettre à Boccace, se plaint de ne pouvoir trouver personne qui copie fidèlement son livre sur la vie solitaire.

« Il parait incroyable, dit-il, qu'un livre, qui a été écrit en peu de mois, ne puisse être copié dans l'espace de plusieurs années. »

Quand il s'agissait d'ouvrages relatifs à la religion, on sent de quelle importance était la fidélité dans la transcription. Les copistes avaient coutume, au commencement ou à la fin des manuscrits, de recommander à ceux qui copieraient après eux de collationner soigneusement leur travail. Cet avertissement était quelquefois remplacé par des imprécations contre ceux qui ajouteraient au texte ou en retrancheraient quelque chose. On en voit un exemple dans les versets 18 et 19 du dernier chapitre de l'Apocalypse de saint Jean.

    « Si quelqu'un ajoute aux paroles de cette prophétie, que Dieu le charge des malheurs écrits dans ce livre.
    Et si quelqu'un retranche des paroles du livre de cette prophétie, que Dieu lui retranche une partie du livre de sa vie, et de la cité sainte, et des choses qui sont écrites dans ce livre.
    »

Malgré ces précautions, les interpolations avaient été fréquentes dans différents ouvrages. On trouve à chaque instant dans les chroniques des passages interpolés, et l'on peut facilement avoir une idée de la confusion qui en résulte souvent pour l'histoire.

« Comme avant l'invention de l'imprimerie, dit Bayle (art. Polonus), il fallait beaucoup de temps pour préparer des exemplaires, et que les livres étaient fort chers, on ménageait le temps des copistes et la bourse des acheteurs autant qu'on pouvait : et ainsi, en faveur de plusieurs personnes, on faisait en sorte qu'une chronique tînt lieu de deux et de trois, et, pour cette fin, au lieu d'en copier plusieurs, on ajoutait à l'une ce que les autres avaient de particulier et de plus insigne. »